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Police de l'air

 

Le samedi 8 avril 2006, à l'aéroport de Mérignac, un ami de Loïc Le Ribault a tenté de refuser une palpation à corps que des policiers voulaient lui faire subir, alors qu'il venait de franchir le portique sans déclencher le moindre « bip ».
Après une demi-heure de résistance acharnée, il a bien sûr été obligé de capituler....

A cet ami ulcéré, Loïc a répondu qu’il l'avait vengé par avance voici trente ans, et lui a adressé le texte qui suit :

 

« De 1973 à 1995, j’ai accompli d’innombrables voyages dans le monde entier, y compris dans les pays les plus invraisemblables, dûment muni de tous les papiers réglementaires, et de surcroît généralement en mission officielle. Sans doute est-ce dû à mon aspect physique inquiétant, mais toujours est-il que, chaque fois, je savais en passant devant les douaniers d’un air innocent et l’allure dégagée, qu’allait retentir derrière moi le barrissement devenu traditionnel :
« Hep, vous, là-bas ! »
Je faisais mine de n’avoir rien entendu, ce qui ne faisait qu’envenimer les choses :
« Hé, vous, là-bas ! Venez ici immédiatement ! »
Suivait évidemment une fouille approfondie de mes bagages, la palpation brutale de mes vêtements et un contrôle en règle de mon identité, parfois pimenté d’une consultation de fichier électronique. Mais il n’y avait rien à faire : j’étais en règle, plus innocent que l’agneau qui vient de naître.
Vint un jour où j’en eus assez.
Après un long séjour au Canada, j’avais passé un mois aux Etats-Unis, très exactement dans le désert de l’Arizona, et, mon travail accompli, je rentrais en France via New York, où chacun sait que sévissent les douaniers sans doute les plus féroces et les plus obtus du monde après leurs collègues israéliens.
Là, j’avais à attendre pendant trois longues heures la correspondance pour mon vol de retour. Pour meubler ce temps creux, j’avais décidé de me venger cruellement.
Comme tout pêcheur fanatique, j’avais ramené du Canada une véritable collection de poissons artificiels destinés à embêter les brochets, les truites, les sandres et les saumons français. De tels engins de mort sont bardés d’innombrables hameçons acérés.

J’avais aussi ramené du Canada une magnifique peau de loup qui m’avait été offerte par un chef Huron.
Et puis, bien sûr, rien ou presque ne poussant en Arizona, à part les serpents à sonnette et les cactus, je m’étais constitué une ample provision des cactus les plus variés.
C’est avec un soin méticuleux que j’ordonnai l’intérieur de ma valise : au-dessus du linge propre et bien repassé, j’étalai les poissons articulés, tous hameçons dégaînés. Puis, au-dessus, je disposai soigneusement les sacs en plastique contenant mon linge sale, dans lesquels j’avais équitablement réparti mes cactus.
Cet arrangement méticuleux ne devait rien au hasard, mais constituait au contraire un piège anti-douanier froidement élaboré. En effet, les touristes s’imaginent que le fait de cacher au milieu de leur linge sale leurs menus trésors rapportés de vacances évitera la fouille des fripes répugnantes par des douaniers dont ils ne doutent point qu’ils soient de nature délicate. C’est une erreur : les douaniers, au contraire, connaissent parfaitement cette naïveté touristique, et se précipitent systématiquement sur les sacs de linge sale comme la vérole sur le bas-clergé breton.
Ensuite, j’introduisis la peau de loup dans un sac de sport.
J’étais paré.
Le vol jusqu’à New York se déroula sans problème.
Arrivé à bon port, juste avant de franchir le poste des douanes, j’ouvris le sac de sport, tirai une des pattes de la pauvre bête et la laissai pendre librement.
C’est en cet équipage que, d’un air innocent, je franchis le poste de douane, la patte de mon loup traînant par terre.
Immédiatement, un beuglement (en anglais) retentit dans mon dos :
« Hep ! Vous, là-bas ! Revenez ! »
 C’est avec un sourire cruel aux lèvres que j’obtempérai à l’injonction.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? », demanda le douanier en désignant la patte.
« Ben, c’est une patte de loup », répondis-je. « Pourquoi ? C’est interdit ? »
« Non, non... Et qu’est-ce que vous avez d’autre à déclarer ? »
Avec une immense hypocrisie, je pris mon air le plus coupable, me mis à bégayer et dis :
« Rien... rien... Quelques... quelques plantes... Et puis un peu... un peu de matériel de... de pêche, aussi... »
« On va voir ça ! Ouvrez vos bagages ! »
« Mais je vous jure, monsieur le douanier, que je n’ai rien qui... que... »
« Ouvrez vos bagages ! »
Ce que je fis.
Voyant les sacs de linge sale soigneusement étalés sur le dessus de mes affaires, l’oeil du gabelou s’alluma comme celui d’un Français à la vue d’un steak-frites. Les doigts repliés comme des serres, il s’apprêta à plonger ses mains dans les fripes.
Je l’interrompis :
« Stop ! »
« Quoi, “stop !” ? », dit-il, ébahi. Il ne semblait pas accoutumé à recevoir des ordres de la part du vulgum pecus.
« Je suis désolé, mais le règlement m’autorise à exiger de votre part que vous ne fouilliez mon linge qu’avec les mains revêtues de gants. Et de gants blancs, de surcroît. »
« Mais on n’a pas de gants, ici ! »
« Ca m’est égal, allez en chercher. J’ai tout mon temps... »
Mon douanier envoya donc un de ses jeunes collègues chercher les objets en questions. Il fulminait de rage. Quand, dix minutes plus tard, on lui remit ses gants blancs, il les enfila avec ardeur, me jeta un regard mauvais et plongea les mains avec enthousiasme dans le premier sac.
Le hurlement qui retentit alors dans le poste de douane n’avait rien d’humain, et des centaines de voyageurs, affolés, cherchaient d’où pouvait bien provenir un cri aussi épouvantable.
Le douanier sautillait maintenant devant ma valise, les doigts littéralement hérissés de piquants de cactus : il n'avait pas eu de chance, étant par hasard tombé sur ceux de l’espèce la plus vicieuse, armés de piquants en forme de crochets barbelés.
« Je vous avais bien dit que je ramenais quelques plantes... », dis-je timidement.
« Ouh ouh ouh », ululait le douanier (toujours en anglais) tandis que les doigts des gants s’imbibaient de sang frais d’un joli cramoisi.
Avec gentillesse, je lui ôtai les piquants. Ca lui faisait un mal de chien.
L’opération accomplie, il s’apprêta à poursuivre la fouille avec une conscience professionnelle méritoire.
« Halte ! », hurlé-je.
« Comment ça, " halte ! " ? »
« Mais enfin, vous n’allez pas fouiller ma valise avec ces gants pleins de sang ! C’est dégoûtant ! Demandez des gants propres ! »
Il me regarda comme si j’étais irréel puis murmura :
« Mais bien sûr... Où avais-je la tête ? »
Ayant commandé de nouveaux gants, il entreprit d’ôter ceux qui étaient ensanglantés, opération qui ne se fit pas sans souffrance : les quelques piquants que je n’avais pas extraits s’arrachaient en effet à mesure qu’il dégageait ses doigts.
 Après s’être enveloppé les doigts meurtris de sparadrap, il enfila les gants neufs et enfonça avec avidité ses mains dans le fond de ma valise.
Cette fois, le cri qui retentit dans tout l’aéroport est impossible à décrire. Peut-être un mélange entre le feulement du lynx pris au piège et le glapissement de la vache violée par un éléphant, avec une touche de sanglots très longs de certains violons en automne ?
Les mains étroitement serrées contre la vareuse de son uniforme, mon douanier tournait comme une toupie.
D’un air intrigué, je lui demandai :
« Vous avez un problème ? »
Il me tendit les mains.
Je ne l’avais pas raté : deux doigts de la main gauche avaient été poignardés par deux leurres à truite, tandis qu’une énorme cuillère ondulante à brochet, qui reposait sans doute par le travers, avait réussi à crocher à elle seule trois doigts de la main droite.
« Montrez-moi ça ! », lui dis-je.
Après avoir étudié le carnage de près, je dus me rendre à l’évidence et lui expliquer le principe technique des hameçons :
« Comme vous le savez, l’extrémité des hameçons est constituée d’une pointe piquante, ornée de ce qu’on appelle un ardillon, c’est-à-dire une autre pointe à rebours. C’est fait exprès pour que le douan... euh... le poisson ne se décroche pas... »

« Mou... ou... ou... », approuvait ma victime.
« Et dans votre cas, vous n’y êtes pas allé, si j’ose dire, de main morte ! »
« Waaahhhh... », reconnut le coupable.
« Ce qui fait que plusieurs des hameçons sont enfoncés jusqu’à l’ardillon, voyez-vous ? »
« Mmmhhhh ? », s’inquiétonna le fonctionnaire.
« Eh, oui ! Il n’y a donc que trois solutions... euh... voudriez-vous s’il vous plaît éloigner vos doigts de ma valise : votre sang risque de goutter sur mon linge... Merci... Donc, la première consiste à briser la hampe de l’hameçon. Seulement, dans le cas présent, c’est impossible ! »
« Arhhh ? », interrogea le douanier.
« Ben oui, j’ai choisi des hameçons en acier suédois, le meilleur du monde. Impossible de casser les hampes! »
« Pfffff ! », regretta le douanier.
« Comme il impossible d’arracher les hameçons sans que les ardillons n’emmènent des morceaux de viande avec eux, la seconde solution consiste à les enfoncer davantage, jusqu’à ce que la pointe et l’ardillon percent la peau de l’autre côté de la blessure. Ensuite, il suffit de tirer l’ensemble, et hop ! le problème est résolu. Si vous voulez, je peux faire ça ? »
« Noooooo ! », protesta le douanier.
« Bon, alors la dernière solution consiste à galoper à l’infirmerie. On saura sûrement comment vous insensibiliser pour procéder à l’opération... »
« Oui ! C’est la meilleure solution ! », gémit le douanier, ses poissons articulés toujours pendant au bout des doigts.
« Eh bien, je vous souhaite bonne chance. Et moi, qu’est-ce que je fais ? »
Le gabelou sembla retrouver ses esprits et hurla :
« Vous, foutez-moi le camp, avec vos saloperies ! »
Soutenu par un collègue, il prit le chemin de l’infirmerie.
« Hep ! Vous, là-bas ! », hurlai-je avec le sentiment de la vengeance accomplie.
« Oui ? », dit le douanier en se retournant péniblement.
« Vous savez, pour les poissons articulés, ne vous faites pas de souci. Vous pouvez les garder en souvenir : je vous en fais cadeau ! »
Et je m’en fus, tandis que le douanier, tétanisé, me suivait d’un regard incrédule.

Tout ça pour vous dire que, lorsque j’étais en règle, je n’ai pas cessé d’être importuné dans les aéroports par les douaniers de tout pelage et les policiers de tout poil.
Mais, étrangement, entre 1996 et 2000, dépourvu de tout papier ou muni de faux documents, j’ai franchi le plus illégalement du monde une douzaine de frontières et accompli plus de 35000 kilomètres sans le moindre problème.
Puis, à nouveau muni d’un passeport en règle, mes ennuis frontaliers ont repris de plus belle....»

Loïc le Ribault

 

Extraits d'un article de Loïc Le Ribault, publiés avec l'aimable autorisation de "l'Association Internationale des Amis de Loïc Le Ribault".
Si vous voulez retrouver l'intégralité de cet article, cliquez ici